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Origines relationnelles de la croissance économique

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Objecteur de croissance Vol1-1
Nicolas Van Caloen

Dans un contexte où nous faisons de plus en plus face aux limites des écosystèmes et des ressources présentes sur la planète, il semble clair que la décroissance est une nécessité de premier ordre. Il faut cependant se poser une question capitale : d’où provient cette croissance économique permanente, typique de nos sociétés industrielles et postindustrielles?

Afin d’en comprendre les fondements, il est Afin d’en comprendre les fondements, il est essentiel de poser un regard historique sur le développement de la société occidentale. Pour cela, il nous faut remonter environ 450 ans en arrière, ce qui nous amène à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance. À cette période, les sociétés marchandes et la bourgeoisie augmentent leur influence dans les cités d’Europe et les forces du marché deviennent de plus en plus importantes, au point de créer une opposition directe avec l’aristocratie. Celle-ci se maintient alors en essayant de freiner le développement du marché. Cependant, à la même époque, débutent l’exploration, l’appropriation et la colonisation de nouveaux territoires. Plusieurs pays en Europe se lancent dans cette quête et tous ont besoin de ces nouveaux territoires pour augmenter leur puissance. En découle donc une intense lutte entre nations européennes désireuses de s’approprier le plus de territoire possible pour renforcer leur pouvoir.

Les marchands, faisant face à l'opposition de l'aristocratie, sont dans la nécessité de trouver des moyens pour se libérer de l'oppression qu'ils subissent. Ils justifient l'importance de laisser libre cours au marché en le faisant miroiter comme un outil qui permet à toute nation de s'enrichir et donc aux aristocrates de devenir plus forts. Ainsi sommes toujours pas entièrement sortis. Il a pour principe central celui de faciliter l’accès aux ressources et à la marchandisation de celles-ci afin de les vendre à l’étranger et de créer un trésor royal plus grand, permettant de créer des armées plus nombreuses et plus outillées, davantage capables de conquérir de nouveaux territoires… de quoi enrichir une nation tout en lui donnant un
net pouvoir sur ses voisines.

Ainsi, le but n’est pas d’être riche de façon absolue mais de l’être relativement, par rapport aux autres nations qui sont dans la course. La croissance permanente n’est donc nullement nécessaire pour le bien-être général de la population mais seulement pour la puissance politique et militaire des nations. Puisque la nécessité de cette croissance n’est que le résultat de la course à un pouvoir relativement plus grand que celui de ses semblables, elle n’est en fait que l’accentuation d’une société économique basée sur le privilège des uns et le désavantage des autres. Ainsi, si une tranche de la population mondiale bénéficie de cette croissance permanente, ce n’est que parce qu’elle fait partie des privilégiés, car les moteurs mêmes de cette croissance sont basés sur la domination de l’autre partie.

Dans ce contexte, il est impossible que la démocratie se généralise, elle ne peut être que le privilège d’une minorité d’un lieu, d’une classe, à un moment donné et n’est donc nullement… démocratique. De plus, de ce rapport
de domination des nations et des classes s’ensuit que le marché sera organisé au niveau économique et législatif de manière à permettre l’accumulation et la création toujours plus grande de la richesse, laquelle s’obtient par la croissance économique permanente. Ainsi en découlent la plupart des interactions économiques du capitalisme par la maximisation du profit. Dans ce contexte, il n’est nullement important de faire attention aux écosystèmes et à la vitesse à laquelle les ressources sont utilisées car ce qui importe c’est de se les approprier avant les autres.

Telle est la genèse du marché qui réussit à faire sa place non pas par l’augmentation du bien-être général mais par le renforcement de la puissance des nations. Ces rapports sont encore entièrement présents dans
la société actuelle mis à part qu’il n’est plus question d’aristocratie mais plutôt d’oligarchie. Au lieu de croissance économique permanente, il faudrait plutôt dire croissance des privilèges. Si la croissance économique est devenue une nécessité pour le capitalisme, c’est pour répondre à l’impératif des rapports de domination entre humains et États dans lesquels ces derniers s’insèrent. C'est donc un aspect d’ordre purement relationnel qu’il nous est essentiel de considérer pour la décroissance.

Bien entendu, cette courte analyse ne permet pas de dresser un bilan complet de la situation. Néanmoins, à la lumière des faits historiques essentiels du développement du marché et de la croissance, il nous est possible de considérer en quoi la décroissance est une nécessité de première ordre. Il s'agit de généraliser une démocratisation et une écologisation réelle de la société et de comprendre que pour les obtenir nous devons concevoir des outils qu’il nous est actuellement impossible de mettre en application dans des sociétés – qu’elles soient capitalistes ou socialistes – dont le moteur est le productivisme. Sortons donc de cette polarisation économique vulgaire et stérile. Acceptons plutôt que l’être humain a eu bien des manières d’organiser l’économie, la gestion de la maison, et qu'il en trouvera encore bien d’autres.

* L'auteur est étudiant à l'Université du Québec à Montréal (UQAM)