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La société de consommation: une société qui fonce dans le mur

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Objecteur de croissance Vol1-1
Nicolas Ottenheimer

À plusieurs égards, j'ai souvent envie de comparer la société de consommation à un train projeté à grande vitesse contre un mur. C'est l'ensemble des êtres vivants de la planète qui se trouvent à 'intérieur de ce train. Le mur qui se dresse face à l'humanité est celui de l'incapacité réelle de la planète à fournir un cadre de vie vivable à long terme si celle-ci continue d'adopter le capitalisme et la société de consommation comme modèles de développement. Encore plus si ce modèle occidental s'universalise comme il tend à le faire. Si nous devons un jour percuter ce mur, les dégâts seront considérables et peu nombreux seront ceux à s'en sortir. Les riches auront un coussin pour amortir le choc alors que les pauvres seront les premières cibles des évènements climatiques extrêmes. Avec un regard marxiste, on pourrait ajouter que ce sont les technocrates, économiques, politiques et médiatiques, qui sont à la tête du train. Ces derniers pourraient voir arriver le mur depuis la locomotive, mais n'auraient pas la volonté (théorie du complot), ou seraient incapables de réagir de façon à protéger l'humanité de la crise environnementale. La métaphore entre un train et notre société capitaliste permet d'éclairer trois des choix collectifs qui s'offrent à nous.

Tout d'abord, nous pouvons envisager de prendre un virage suffisamment serré qui permettrait au train d'éviter le mur tout en conservant sa vitesse. Cette solution est la préférée des réformistes du système capitaliste qui penchent vers une plus grande intégration des limites de la planète. Que le virage se fasse du côté gauche ou du côté droit, ces réformistes ont confiance dans le concept de développement durable. Tous pensent que la croissance et le progrès technologique forment le coeur de l'alternative dont nous avons besoin. Si le virage à gauche favorise une gestion davantage collective et solidaire de la crise environnementale, elle est inquiétante en raison de sa tentation à proposer des réformes normatives et universelles négligeant la diversité des cultures et des territoires. À cette solution du virage est associée l'idée que l'humanité a inévitablement besoin du progrès pour continuer de rêver et de s'épanouir. C'est actuellement cette voie
qui est la plus considérée, aussi bien par les pays économiquement riches que par les pays moins riches.

Une seconde « solution », celle des pessimistes ou des écologistes les plus extrêmes, est de provoquer le déraillement du train. Le train s'arrêterait assurément avant le mur, mais l'accident provoquerait tellement de morts qu'il ne resterait plus beaucoup de gens pour en profiter. Cette vision considère qu'il est de toute façon trop tard pour éviter le choc, que l'inertie enclenchée est trop importante et qu'il vaut mieux sauver ce qu'il reste à sauver, comme les animaux et les végétaux, au détriment d'une humanité de toute façon condamnée par son insouciance ou son apathie. Faire dérailler le train signifierait attaquer des centrales électriques, attaquer des aéroports, détruire la Bourse ou, plus généralement, provoquer un chaos général.

La troisième option envisagée est radicale comme la précédente, mais préfère le pacifisme à l'action directe « violente ». Il faut entendre « radical » avec son origine latine, c'est-à-dire « qui cherche à remonter à la racine des problèmes observés ». L'idée principale est de ralentir la vitesse du train pour, sinon éviter le mur, minimiser la violence du choc, et donc les catastrophes humanitaires. Ramenée aux théories économiques et sociales, cette solution est volontaire, de la décroissance, d'un développement local et d'un partage raisonnable et économe des ressources naturelles. Cette solution réclame un changement de comportement individuel et collectif profond, un idéal de vie distancié du progrès matériel, un plus grand partage des ressources existantes ainsi qu'une plus grande humilité par rapport à la place de l'humain sur la Terre. Elle propose de repenser la vie en société de façon radicale. En fait, pour certains, freiner le train ne suffit même pas car, en définitive, il faudrait descendre du train pour éventuellement en prendre un autre. Mais bon, changer de train sera probablement plus facile si nous ralentissons au préalable celui dans lequel nous nous trouvons actuellement.

Finalement, l'approche que je défends avec le plus de conviction est un mélange des trois propositions. Pourtant, l'idée qui me semble la plus cohérente et la plus convaincante est celle privilégiant un important coup de frein, donc un ralentissement de la croissance économique pour, progressivement, entrer dans un système de décroissance. Ralentir le train le plus possible nous permettrait de prendre un virage avec plus de contrôle, car moins dépendant d'un hypothétique progrès technologique. Ce virage se ferait préférablement à gauche pour sa préoccupation collective et humaniste. En revanche, cette gauche devrait parvenir à intégrer la réalité observable de la variété des territoires et des cultures, à défaut de quoi elle pencherait vers un totalitarisme institutionnel inquiétant et jamais souhaitable. Enfin, sans en venir à placer un tronc d'arbre sur les rails de chemin de fer, je trouve légitime de voir s'allumer des feux sur la voie pour prévenir de la proximité d'un danger arrivant rapidement. À mon sens, les allumeurs de feux sont représentés par les mouvements sociaux que j'estime légitimes et indispensables. Le mur existe-t-il vraiment dans la réalité ou est-il une construction mentale de cerveaux pessimistes? Si ce mur existe, pensez-vous pouvoir l'éviter? Comment?

* L'auteur collabore entre autres au site d'informations environnementales Gaïa Presse (www.gaiapresse.ca).