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Le progrès en procès

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Objecteur de croissance Vol1-1
Louis Marion

Au moment où le pétrole s’en va, alors que le réchauffement s’en vient, il devient nécessaire de se dégager de l’idéologie mortifère du progrès et du développement économique.

Il n’est malheureusement pas très aisé de remettre en question ces valeurs de la modernité occidentale. Le progrès est encore trop souvent un dogme pratiquement intouchable - même si « académiquement » l’on reconnaît l’ambivalence de la science et de la technique - socialement, on continue néanmoins de reproduire ces mythes modernes qui protègent et valorisent la marchandisation totale du monde. Pourtant, c’est depuis au moins 50 ans, que sociologues et philosophes (1) ont compris qu’il n’y avait pas de solutions techniques ou économiques à tous nos problèmes sociaux et écologiques et qu’ils ont sonné l’alarme dans l’espace public à propos de notre idéologie effective: celle qui légitime un productivisme industriel insoutenable pour la biosphère. Ces auteurs ont compris que le progrès technique n’était pas la panacée, le règlement de notre finitude et la solution à tous nos déboires industriels. Cependant, force est d’admettre que cette constatation n’a encore rien changé de la tendance et des logiques qui se développent dans le cours actuel du monde. En effet, cela n’a fondamentalement rien bouleversé du développement catastrophique, puisqu’à l’évidence, la production marchande mise en branle par l’idée de progrès est bien loin de prétendre avoir terminé la dispense de ses bienfaits, même si, le développement de ceux-ci menace désormais ce confort et cette paix matériels dont le progrès justifiait justement la conquête (2).

Il est loin derrière nous le temps où Marx pouvait écrire : « [l]es philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer (3)». À l’opposé, les « objecteurs de croissance » constatent qu'on a peut-être trop transformé le monde, sans réfléchir, au point où l’on ne peut plus y vivre humainement. Le projet moderne de transformer le monde par la production marchande a complètement échoué dans l’accouchement de son idéal d’un monde libéré des préjugés et gouverné par la raison. Après plus de deux siècles d’expérimentation de ce projet, le temps est venu pour nous de juger du résultat de cette production industrielle. Le temps est venu de commencer à juger notre histoire et le progrès lui-même, comprendre ce que, sous son influence, nous avons perdu en fonçant dans le développement « thermo-industriel. (4)»

Ce jugement, nous le faisons au moment historique où les promesses du progrès industriel deviennent moins visibles que ses incertitudes et ou il nous faut comprendre ensemble qu’il y a des problèmes qui ne peuvent pas être résolus dans le cadre du développement économique et technique actuel. Si l’on doit juger de l’arbre à ses fruits, l’on doit aussi - faire remarquer que ceux du productivisme matériel industriel sont passablement empoisonnés (5).

L’alternative est de constituer une force de résistance, un mouvement social capable de changer l’orientation « croissantiste », productiviste et « destructiviste » de la société actuelle. Sur ce long chemin, il nous faut d’abord gagner la bataille des idées ; expliquer ce qu’est la décroissance et ce qu’elle n’est pas-; bien faire comprendre ce qui nous distingue des gestionnaires de la production et de tous ceux qui prétendent réconcilier l’écologie et l’économie, l’éthique et le capital, avec leur recette de développement durable permettant effectivement de « polluer moins pour pouvoir polluer plus longtemps » comme le dit Paul Aries.

En opposition à cette perspective, - la décroissance travaille à miner l’autonomie de l’économie par rapport à la société. La décroissance, ce n’est pas la décroissance économique, ce n’est pas la récession, c’est la décroissance de l’économie elle-même comme représentation idéologique dominante qui légitime son autonomie désastreuse à l’abri de toutes attaches et de toutes responsabilités normatives et collectives. « À l’abri » puisque, au final, dans l’acte d’achat d’une marchandise par l’argent, nous nous libérons des attaches normatives du tissu social : après avoir payé, nous avons réglé notre dette vis-à-vis du vendeur du produit que nous achetons. L’économie moderne nous détache en quelque sorte de la communauté.

Face donc à cette tendance dissolvante de l’économie, la résistance est difficile, puisque pour l’instant, aucune de nos institutions ne semble être capable ni avoir envie de faire cesser la production de notre soumission vis-à-vis de la production marchande. Comment pourrions-nous nous aider à nous émanciper de l’imaginaire productiviste dominant, si l’ensemble de nos projets politiques réchauffés de transformation du monde demeurent inlassablement ancrés dans les conceptions libérales de croissance économique, de richesse, de développement et de technique légués par l’histoire moderne.

Reconnaissons donc, avant qu’il ne soit trop tard, les effets néfastes d’anciennes réussites, reconnaissons donc que l’Occident n’a pas raison sur tout et doit abandonner certaines de ses croyances progressistes pour laisser les peuples exister librement. Ce n’est pas là une régression ni une récession, ce n’est pas revenir en arrière, ce n’est pas devenir réactionnaire. Mais c’est au moins ne plus croire les économistes quand ils nous décrivent la croissance comme l’infrastructure du bonheur.

Les mouvements qui s’opposent à la destruction marchande du monde ne peuvent être efficaces s’ils ne s’attaquent pas réellement et impérativement, comme nous invite à le faire la décroissance, à la racine des problèmes. Il est certainement vain de lutter contre les « externalités négatives» si l’on continue à se nourrir des idéologies qui les ont rendues possibles. Vouloir éviter les maux, mais continuer de désirer leurs causes est une dangereuse contradiction de la morale politique libérale du monde actuelle.

Non, décidément, une autre croissance n’est pas possible, qu’elle soit verte ou équitable, et la seule idée qui l’alimente c’est bien, comme toujours, le phantasme technologique, l’espoir d’arriver à temps pour pouvoir remplacer la vie qui s’effondre par l’artificialisation totale de toutes les conditions d’existence. Pourtant, il suffirait pour réfuter le phantasme de contrôle techno-scientifique, de comprendre simplement que - « la multiplication indéfinie des variables qu’il faudrait prendre en compte ne saurait jamais remplacer l’autonomie adaptative immédiatement synthétique des myriades d’êtres vivants qui participent à la permanence du monde depuis l’origine (6)».

(1) En particulier Lewis Mumford Gunther Anders et Jacques Ellul
(2) Voir Diderot et les encyclopédistes
(3) Karl MARX L’idéologie allemande
(4) Voir pour cette expression Alain GRAS Fragilité de la puissance Edition Fayard
(5) Jean Pierre Dupuis a raison de vouloir rappeler à la gauche que « S’il est beau de vouloir partager équitablement un gâteau aussi gros que possible, il conviendrait peut-être de se demander d’abord s’il n’est pas empoisonné. » DUPUIS J.P., Pour un catastrophisme éclairé Edition du Seuil
(6) Michel FREITAG, L’oubli de la société PUL p, 401