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Faire de la désobéissance civile un élément clé de la stratégie du Mouvement

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Objecteur de croissance Vol1-2
Sévigny Marcel

Lors d’une fin de semaine de réflexion à l’été 2008 en Estrie, l’idée d’organiser une action de désobéissance civile comme moyen de faire connaître le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale (MQDC) avait été présentée et bien accueillie. Après une assez longue discussion, l’assemblée générale des membres l’a par la suite entérinée. Dès lors un comité d’organisation de neuf personnes avait été mis sur pied. La date symbolique du 22 avril 2009 (journée de la Terre) fut retenue pour faire l’action. Les thèmes du transport et de la publicité ont été jumelés comme enjeux à soulever lors de l’action directe.

Cinq des neuf personnes qui s’étaient jointes au comité ont participé régulièrement à la planification et à la préparation de l’action directe prévue. L’action a regroupé entre 20 et 25 personnes et la plupart, de manière spontanée, ont participé à la pose des banderoles sur les publicités dans le couloir de la station de métro Sherbrooke. Joyeusement animée par quelques musiciens, un clown et une chanson inventée pour l’occasion, l’action a permis de distribuer tous nos 600 tracts aux différentes vagues d’usagers et d’usagères qui sortaient ou entraient dans la station de métro Sherbrooke. L’arrivée de la police, pas du tout agressive, a mis fin à l’action qui a duré environ 30 minutes.

Seul bémol d’importance, les journalistes étaient absents. Afin d’éviter que la police ne nous attende sur les lieux après l’annonce d’une action par communiqué de presse, nous avions envoyé des invitations ciblées à une liste de journalistes connus pour leur sympathie à ce genre d’action. De fait, nous avons pu déjouer la police mais notre présence resta largement méconnue du public, sauf pour les quelques centaines de personnes qui ont dû nous côtoyer en passant.

Quelques leçons peuvent être tirées de cette première expérience. La manifestation fut joyeuse et dans l’ensemble les participants sont ressortis contents de s’être retrouvés ensemble, d’avoir partagé une complicité, d’avoir pris contact et parlé à du monde et d’avoir utilisé l’espace public qui nous est de plus en plus interdit sans autorisation ou permis quelconque.

Nous avons montré également que nous pouvions nous organiser, que des gens étaient disponibles à la mobilisation pour peu que l’organisation soit adéquate, que les objectifs soient partagés et qu’un certain nombre de personnes soient disposées à utiliser la désobéissance civile comme moyen d’action.

Instaurer une culture de l’action pour vaincre l’impuissance

La désobéissance civile est une des diverses facettes d’une stratégie qui considère les actions publiques comme indispensables à l’existence d’un mouvement citoyen. Certains voient cependant la désobéissance civile comme une action de dernier recours après avoir épuisé tout l’arsenal de représentations, pétitions, manifestations et autres moyens traditionnels. Toutefois, depuis plusieurs années, à moins qu’elles ne mettent les dirigeants politiques dans l’embarras, ces sortes de pressions politiques visant à provoquer le changement de direction des dirigeants de la société ont perdu de leur influence. (Non que les manifestations, grandes ou petites, restent inutiles; au contraire, elles exercent plusieurs rôles fondamentaux qu’il faut maintenir dans une société démocratique.) Ainsi, par exemple, malgré les manifestations monstres contre la guerre en Irak en 2003, dont une, la plus importante de toute l’histoire du Québec, a largement dépassé les 200 000 personnes(1), nos dirigeants et dirigeantes politiques sont demeurés profondément militaristes dans leurs attitudes et leurs décisions. Autrement dit, nos gouvernements et le battage idéologique des médias de masse par spécialistes militaires ou militaristes imposés, ont réussi à gérer les pressions populaires de manière à éviter de faire des choix qui déplairaient trop aux grands pouvoirs économiques(2).

Sur à peu près tous les enjeux, les pressions populaires de type manifestation n’arrivent plus à elles seules à développer une sorte de contre-pouvoir qui pourrait bloquer, efficacement dans certains cas, les pires états de dégradation qui pèsent sur notre société et l’avenir de la planète. Les pouvoirs politique et économique se sont adaptés à travers de nouveaux moyens maniant « judicieusement » tout autant la répression juridique (ex : arrestations de masse) que l’enjeu démocratique (ex : comités ou commissions de consultation bidon) et l’idéologie du partenariat avec les grands mouvements sociaux (syndicats et autres) de manière à faire croire que les militants et militantes et leurs idées plus radicales n’ont rien à voir avec les problèmes de la population en général. Le discours politique joue un rôle important dans cette stratégie(3). Ces façons plus ou moins subtiles de manipuler le pouvoir politique et de bloquer toute possibilité d’avancer des solutions par la voie des institutions de cette démocratie représentative contribuent fortement à faire progresser le cynisme et le sentiment d’impuissance des citoyens et citoyennes à l’égard des pouvoirs publics. Cette logique de fond se fait sentir sur tous les petits et grands enjeux de société. Ainsi, par exemple, à l’égard de la crise financière mondiale qui frappe depuis plusieurs mois, les politiciens et politiciennes de toutes allégeances et les économistes se permettent encore de ne nous proposer qu’un seul discours et un seul objectif, soit la relance de la croissance par la consommation pour rétablir la « santé » de l’économie capitaliste, celle-là même qui provoque le désastre appréhendé.

Comment recréer ce pouvoir d’influence sur le politique par des moyens non violents si ce n’est en déstabilisant les pouvoirs en place pour les forcer à emprunter d’autres voies? La désobéissance civile m’apparaît aujourd’hui plus que jamais comme un instrument légitime d’action et hautement prioritaire si nous considérons l’urgence de la situation.

Alors pourquoi ne pas faire le pari ou l’hypothèse que la désobéissance civile soit toute en haut de la panoplie des moyens d’expression démocratique? Non seulement qu’elle en fasse partie mais pourquoi ne pas l’inscrire dès maintenant au cœur même de la stratégie d’intervention du Mouvement pour une décroissance conviviale? Je suis convaincu qu’une présence significative d’actions de désobéissance civile de la part du MQDC pourrait entamer petit à petit ce sentiment d’impuissance face aux pouvoirs politiques et économiques et agrandirait en même temps l’espace public pour les idées de la décroissance.

Un collectif dédié au sein du MQDC

Je sais, toutes les militantes et tous les militants de la décroissance ne sont pas convaincus qu’il faille passer par le moyen de la désobéissance civile pour secouer l’apathie de la société. Mais dans la mesure où tous et toutes acceptent qu’il s’agisse d’un moyen légitime alors ceux et celles qui sont prêts à passer à l’action sentiront qu’ils et elles ont le support moral nécessaire pour agir. Mon souhait serait qu’un petit groupe de cinq ou six personnes consacre son implication essentiellement à l’organisation d’actions de désobéissance civile à l’intérieur du MQDP. Il faut assurer une constance sur la place publique, ce qu’une seule action ne peut pas faire. Est-il possible de créer un noyau permanent qui organiserait ici et là des actions pour élargir l’audience et les objectifs du Mouvement, faire connaître le Mouvement et donner le goût à d’autres de nous joindre?

Un « programme » d’actions de désobéissance civile accompagnerait notre travail de réflexion (conférences, journal, etc.) déjà bien entamé depuis la création du Mouvement. Le troisième élément de cette stratégie générale du MQDC devrait être la promotion et le soutien à des projets présentés comme des alternatives en faveur d’une décroissance conviviale. Durant notre action du mois d’avril 2009, quelques banderoles réclamaient le transport en commun gratuit. Voilà un exemple de projet de décroissance dans le secteur des services publics. Nous pourrions attaquer une des causes majeures de pollution liée à la culture de l’automobile privée et toute l’industrie du transport privé, industrie phare du gaspillage des ressources. Imaginons tout de suite l’argument de la conversion de cette industrie. Plutôt que de construire des millions d’autos et d’instaurer une « prime à la casse » comme vient de le faire le gouvernement américain, ce seraient des autobus et des trains qui sortiraient des chaînes de montage.

Seulement à Montréal, des centaines de milliers d’usagers et d’usagères sont insatisfaits des temps d’attente trop longs, des autobus bloqués dans les bouchons de circulation, ne respectant pas les horaires, sans parler du coût direct du transport pour un service plus ou moins efficace, etc. Ils sont faciles à toucher ces gens et la situation déplorable du transport collectif recèle un potentiel de mobilisation intéressant si on permet aux gens de partager une solution comme la gratuité. On peut s’étonner, et je m’en étonne moi-même, qu’aucune association de défense des usagers ne prône la gratuité à titre de service public et de moyen privilégié de lutte à la pollution. Le terrain militant est désert sur un enjeu aussi fondamental de l’aménagement urbain(4). Dans les années 1970, la connotation de service public a suffi pour enclencher un petit mouvement en faveur de la gratuité, ce qui a notamment mené aux tarifs réduits pour étudiants et personnes âgées. Aujourd’hui, il serait possible de faire d’une pierre deux coups. Miser sur l’insatisfaction pour donner à la gratuité du transport un attrait nouveau et jouer sur le conflit « automobile = pollution et nuisance » face au transport collectif et actif.

Pour arriver à convaincre les décideurs, il faut les forcer à considérer l’objectif de la gratuité comme allant de soi avec tous les arguments qu’il faut bien sûr. Mais la création d’un rapport de force, comme pour n’importe quel virage un tant soit peu radical, se posera comme élément indispensable pour réaliser un tel changement de paradigme. Et qui d’autre que les usagers actuels et futurs du transport collectif sont les mieux placés pour le provoquer? À ce titre, le MQDC pourrait devenir l’instigateur et l’étincelle nécessaires pour provoquer le désarroi chez les tenants du statu quo.

Mais avant de pouvoir en arriver là nous devrons surmonter un obstacle : faire reconnaître la désobéissance civile comme un moyen légitime – à défaut d’être légal – auprès du public. Car il est clair que les autorités publiques vont tenter de contrer par tous les moyens, entre autres le discrédit et l’utilisation de l’arsenal bureaucratico-juridique, des actions qui pourraient donner à l’action citoyenne un sentiment d’espoir plutôt que de continuer à engendrer l’impuissance civique.

Conclusion

Aujourd’hui, tout ce qui sort du cadre normatif de concertation, de discussion et de partenariat tel que défini par les pouvoirs politiques est stigmatisé comme menaçant car cela remet en cause des bases fondamentales du statu quo politique, économique, écologique et culturel. La décroissance conviviale heurte de plein fouet ce statu quo. La désobéissance civile, comme moyen d’action privilégié, pourrait semer les germes d’un retour à la participation citoyenne nécessaire pour un changement social fondamental.

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(1) À l’échelle d’une grande ville comme Paris ou Londres une telle manifestation aurait été de l’ordre de 2 millions de personnes dans la rue.
(2) Dans le cas de l’Irak ou de l’Afghanistan l’industrie militaire fait ses choux gras de la manne qui lui est octroyée par nos gouvernements.
(3) Lors de la manifestation de solidarité organisée par Montréal-Nord Républik pour souligner le décès de Fredy Villanueva, tué par un policier, le maire de Montréal-Nord Marcel Parent sera, selon le quotidien Le Devoir « sur le terrain, toute la fin de semaine », a-t-il assuré […]. Il semble pour sa part préoccupé par une tournure inattendue que les événements pourraient prendre ce week-end, attribuée à l'entrée en scène de « casseurs, perturbateurs [...] des gens de l'extérieur ». « Les gens de Montréal-Nord ne m'inquiètent pas. [Les organisateurs] ne veulent pas discréditer tout le travail qu'ils ont fait dans leur journée par des actes de violence ou de vandalisme. Mais s'il y a des gens de l'extérieur de Montréal-Nord qui veulent s'intégrer au mouvement... je suis prudent ». Journal Le Devoir, Édition 8-9 août 2009. Voilà un exemple récent du discours politicien qui cherche à associer violence et contestation radicale avec des gens qui seraient étrangers au milieu et aux problèmes collectifs.
(4) Richard Bergeron, chef du parti Projet Montréal, parti le plus progressiste en matière de transport, ne croit pas à la gratuité. Voir dans la revue Relations, mars 2009, pages 30 et 31.