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Sous la récession, la décroissance

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Objecteur de croissance Vol1-2
Brochier Léo

Il est difficile d’ignorer l’ampleur de la débâcle financière qui secoue actuellement les marchés financiers. Celle-ci fait l’objet d’une couverture constante sur la plupart des tribunes médiatiques et semble être soudainement la source de l’agitation des classes dirigeantes mondiales et locales qui, dans l’urgence de l’action publique, promettent d’injecter, sans aucune condition préalable, plusieurs dizaines voire des centaines de milliards de dollars. L’objectif est de maintenir artificiellement en vie un système dont la finalité fondée sur la fétichisation du profit et sur l’accumulation des richesses nous a démontré sa brutalité sociale et son incapacité à intégrer la dimension écologique.

Du catastrophisme économique à l’impasse du capitalisme

Après l’enthousiasme béat des dernières années sur la vigueur de l’économie mondiale, les temps prochains, au dire des élites politiques, seront économiquement et socialement pénibles. Les catastrophes économiques à venir minent du même coup les revendications légitimes des groupes populaires et sociaux. Le monopole des Cassandre, annonciateur des lendemains désenchantés, n’appartient donc plus aux seuls écologistes.

En effet, en vue de maintenir les activités existantes par le transfert d’argent public sans aucune forme de procès, les pouvoirs politiques et financiers et les économistes prennent bien soin d’agiter le spectre des effets désastreux de la crise. Selon eux, l’ampleur inégalée de la crise risque de plonger nos sociétés en mal de croissance dans le cauchemar d’un cycle de récession économique : inflation, chômage massif, désinvestissement dans les programmes sociaux, paupérisation grandissante voire chaos social. En refusant d’abandonner les richesses publiques à l’appétit insatiable du capital, la lutte contre la crise serait donc vaine et lourde de conséquences.

Ce discours paradoxal, à la fois catastrophiste et rassurant, autour de l’économie consiste à assurer la pérennité de l’ordre actuel par l’illusion d’une refondation possible du capitalisme à l’aide de simples mesures cosmétiques. Il sert également de justification à la banalisation du licenciement comme forme de régulation sociale et permet d’étouffer toute forme de contestation. Pour cela, les images de la Grande Dépression de 1929 et le rappel des périodes historiques troubles qui l’ont suivie jouent leur travail à merveille.

Or, force est de constater que le capitalisme nous a menés droit dans une impasse; et pas uniquement pour ses détracteurs qui ont méthodiquement observé ses ravages sur les individus, les sociétés et sur l’écologie planétaire. Les promesses du projet capitaliste sont de moins en moins à l’ordre du jour et celui-ci ne répond plus aux attentes de ses plus loyaux soldats : ceux-ci, après avoir abandonné une partie de leur vie à vouloir la gagner, sont en train de perdre leur travail, le peu d’argent qu’ils possédaient, leur maison, etc.; et même pour certains, l’espoir d’une retraite méritée et oisive. Et que dire des ardents collaborateurs et défenseurs d’un capitalisme « vert » conciliant croissance et environnement totalement perdants sur ces deux tableaux.

Au-delà de la problématique financière : un changement de cap nécessaire

Il est néanmoins inutile de se réjouir de la catastrophe économique et sociale actuelle; elle menace durablement les plus démunis, au nord dans les nations développées, mais plus spécifiquement encore les populations des pays de l’hémisphère sud où la majorité des gens sont déjà privés de l’essentiel.

Faut-il alors seulement réguler l’assise financière du système capitaliste ou l’assainir comme certains le proposent et, ainsi, relancer à toute vapeur une économie mondiale maintenant moralisée? Évidemment non, car si l’aventure spéculative s’avère un cinglant échec, sa base matérielle, c'est-à-dire son système d’hyperproduction, n’est pas moins menaçante. La crise financière, bien que virtuelle en apparence, ne doit pas masquer son interrelation avec les autres crises tangibles : crise alimentaire, crise sociale et crise écologique, dont les effets néfastes largement reconnus se manifestent dans tous les coins du globe. Le développement du capitalisme financier et industriel qui a fait de la croissance économique son seul horizon indépassable, a perdu tout contact avec la réalité; la croissance du couple production/consommation met en péril notre propre survie en tant qu’humanité, tout d’abord en nous aliénant à ses catégories économiques et ensuite en se butant aux limites finies de la biosphère dégradant ainsi nos conditions naturelles de vie. Or, face aux effets nuisibles de la croissance, tous les gouvernements réclament davantage de croissance pour sortir le plus rapidement de cette crise. L’antidote aux problèmes liés à la recherche de croissance serait donc plus de croissance! Pour certains, il est même question de la « libérer »(1) car celle-ci serait, selon eux, l’otage de certains choix collectifs.

Nous ne pouvons, avant de réagir, ni attendre une amplification de la crise économique ni espérer quoi que ce soit des différents plans de relance étatiques dont l’objectif est de renforcer la croissance économique et par conséquent l’emprise économique sur nos vies et sur la planète. Ce moment doit être vu comme une opportunité de nous libérer de cette dépendance qui, chaque jour, gruge davantage des parts de notre bien commun. Pour cela, il s’agit donc de prendre acte de notre impasse actuelle et d’esquisser un nouveau modèle de société; un modèle qui ne mise pas sur une hypothétique technologie où un développement durable qui sont deux façons de repousser à plus tard l’inévitable changement de cap…à moins que le pire ne se produise avant. Un modèle dans lequel notre sécurité ne dépendrait pas de notre statut social ou de notre puissance économique et dans lequel notre bonheur collectif ne saurait être assujetti à la seule augmentation du produit intérieur brut.

Une réflexion collective doit s’imposer et s’engager dans un projet de « décroissance » qui marque l’abandon de l’objectif insensé de croissance pour la croissance. Il est temps de troquer notre pouvoir d’achat, ce carburant essentiel à la consommation privée et au renouvellement accéléré des marchandises contre notre « pouvoir de vivre »(2). La tâche est immense afin de rendre le projet de décroissance séduisant comme l’a su le faire l’imaginaire capitaliste depuis plus de deux siècles en disposant d’outils efficaces comme la publicité par exemple mais la période de turbulence que nous traversons est un moment opportun pour se questionner sur le sens que nous voulons donner à nos sociétés. Je finirais avec les propos d’André Gorz qui nous éclaire sur le choix qui nous est offert : « La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, l’effondrement ne pourrait être évité qu’à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d’une économie de guerre. La sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. »(3).

En refusant un changement profond, nous nous engagerons incontestablement vers une crise durable.

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(1)Voir le site "libération de la croissance"

(2) Paul Ariès. « Pouvoir d’achat contre pouvoir de vivre ». La décroissance, n°48, avril 2008.

(3) L'insitut d'étude économiques et Sociales pour la décroissance